Réinventer la beauté

L'image occidentale des soins issus de la mer Morte est souvent figée dans une esthétique de luxe paisible, rappelant les rituels antiques. Le point le plus bas de la Terre serait, selon la tradition, l'endroit précis où Cléopâtre et d'autres figures de la royauté de l'Antiquité s'approvisionnaient en produits de beauté, exploitant les bains, les gommages, le sel et la boue riche en minéraux. Cette vision historique, centrée sur le bien-être et l'abondance naturelle, occulte cependant une réalité contemporaine différente.
Pour des professionnelles et entreprises palestiniennes du secteur, l'accès à ces ressources naturelles et l'utilisation de ces minéraux ont dépassé le cadre de la simple tradition. Il ne s'agit plus uniquement de formuler des cosmétiques, mais de naviguer au sein d'un environnement géopolitique complexe. L'acte de concevoir ou de vendre une crème à base de minéraux locaux s'inscrit dans une dynamique de résilience économique, où chaque ingrédient raconte l'histoire d'un territoire sous tension. L'expérience de Nasser Al Khatib illustre cette transition. Ingénieur civil diplômé de l'European University of Cyprus, il a d'abord exercé pendant plusieurs années comme chef de projet pour la Water and Environmental Development Organization, une ONG palestinienne spécialisée dans l'eau, l'assainissement et l'environnement. Cette riche expérience de terrain lui a permis d'appréhender les ressources locales non seulement sous l'angle environnemental, mais aussi comme un levier fondamental de développement face aux blocages structurels.
La Géopolitique d'un Gommage : L'Accès Restreint aux Minéraux de la Mer Morte
La commercialisation des minéraux de la mer Morte repose sur un paradoxe logistique majeur : la ressource géographique est locale, mais son accessibilité est très encadrée. Les Palestiniens font face à un accès restreint aux rives de la mer Morte, dépourvus d'accès direct. L'extraction de matières premières fondamentales, comme la boue minérale ou le sel cristallisé, reste complexe pour les entreprises naturelles locales.
L'illusion du spa
Le décalage entre la facilité avec laquelle les consommateurs internationaux achètent ces soins et les défis imposés aux producteurs locaux est important. Formuler un produit cosmétique dans la région relève aussi d'une persévérance face aux impératifs du terrain. Ce contexte transforme la matière première en un enjeu économique et politique majeur pour de nombreux entrepreneurs.
Une chaîne de production locale
L'entreprise Dead Sea Pearls, créée par Nasser Al Khatib et son père Nader, illustre cette résilience opérationnelle. Présentée par l'initiative The Switchers comme la première société de cosmétiques entièrement naturels de Palestine, l'entreprise a pu ouvrir une petite usine située à Bethléem. Cette infrastructure permet aujourd'hui à la marque de formuler une vaste gamme de soins, incluant des sels de bain, des masques à la boue, des crèmes anti-âge et des savons au sel et à la boue.
Émancipation et Éthique : L'Impact Économique d'une Cosmétique Locale
La structuration d'une industrie cosmétique palestinienne génère des retombées directes sur le tissu social. La production centralisée à l'usine de Bethléem s'est traduite par une création de valeur concrète pour la main-d'œuvre locale. Huit femmes y ont trouvé un emploi, bénéficiant d'un modèle de rémunération double : elles perçoivent un salaire mensuel, ainsi qu'un petit pourcentage des ventes générées par l'entreprise.
Une distribution territorialisée et des ambitions globales
La validation commerciale de ce modèle s'observe dans la pénétration du marché intérieur. Les gammes de Dead Sea Pearls sont aujourd'hui référencées dans plus de 100 magasins à travers la Palestine. Ce maillage de distribution s'appuie sur des partenaires variés, incluant des pharmacies locales, des magasins de cosmétiques ou encore des hôtels. Bien que la marque écoule la majorité de sa production en Palestine, elle affirme des ambitions à l'export. Elle a d'ailleurs récemment expédié sa toute première commande internationale à destination de la Russie et cherche activement à se développer sur le marché européen.
L'enjeu éthique de l'origine
L'origine des produits de la mer Morte est un marqueur politique fort. Le mouvement BDS, une source militante prônant le boycott, rapporte un incident particulièrement illustratif survenu le 16 décembre 2009, bien que les circonstances exactes soient contestées : des douaniers palestiniens auraient intercepté et jeté dans des bennes des produits de beauté de la mer Morte fabriqués dans les colonies israéliennes. Selon cette source partisane, la valeur de cette marchandise détruite aurait été estimée à environ 38 000 euros. Ces produits comprenaient des shampooings, des crèmes pour le visage et des lotions pour les mains à base de minéraux de la mer Morte, fabriqués par AHAVA Dead Sea Laboratories sous la marque Ahava (un nom signifiant « amour » en hébreu). Décrite par le média Unpacked comme une marque de beauté israélienne majeure, Ahava cristallise les tensions liées à l'origine des composants. Cet acte, inscrit dans le cadre d'un boycott des marchandises issues des colonies, souligne que l'étiquette d'un cosmétique régional certifie soit une émancipation économique locale, soit une exploitation perçue comme illégitime.
Au-delà de la Cisjordanie : La Résilience du Secteur des Soins
Si la production cosmétique en Cisjordanie relève d'un défi logistique, la situation des professionnels des soins dans la bande de Gaza s'inscrit dans un contexte d'urgence absolue, illustrant les disparités extrêmes sur le territoire. Depuis octobre 2023, les attaques d'Israël sur Gaza ont provoqué une crise humanitaire sans précédent. Selon un article du magazine Dazed, ces événements ont déplacé 1,9 million de Palestiniens à l'intérieur de l'enclave et endommagé ou détruit les habitations de 60 % de la population. Le bilan humain est extrêmement lourd : environ 10 % des habitants de Gaza ont été tués ou blessés, le nombre réel de victimes étant probablement plus élevé et impossible à mesurer précisément.
Dans ce contexte, les professionnelles de la peau, comme la Dre Sana'a Kabariti, pharmacienne reconvertie en esthéticienne à Gaza, doivent adapter leur pratique de manière drastique. Déplacée très tôt dans le conflit, elle a depuis subi quatorze déplacements supplémentaires. Lors de sa toute première fuite, elle n'avait pu emporter avec elle que trois produits : un nettoyant, un hydratant et un écran solaire (SPF). Ce mince arsenal de survie cutanée s'est avéré cruellement insuffisant face aux conditions de vie, la praticienne devant aujourd'hui traiter des cas sévères d'hyperpigmentation, de sécheresse, de mélasma facial, de cernes, ainsi que des affections liées à la pollution et à la promiscuité. Ces réalités cliniques sur le terrain montrent que le soin du corps reste un ancrage identitaire et une préoccupation résiliente, même dans les circonstances les plus critiques, ces gestes de soin procurant un apaisement multidimensionnel salvateur dans un environnement de privation extrême.
Foire Aux Questions (FAQ) : Le Secteur Cosmétique Palestinien
Où sont distribués les produits de l'entreprise Dead Sea Pearls en Palestine ?
La distribution des gammes de soins Dead Sea Pearls s'appuie activement sur le marché intérieur palestinien. Leurs produits sont référencés dans plus de 100 magasins à travers le pays. Ce maillage inclut divers partenaires, tels que des pharmacies locales, des magasins de cosmétiques, ainsi que des établissements hôteliers. La demande pour des cosmétiques régionaux dépasse également les frontières.
Pourquoi l'étiquetage des cosmétiques de la mer Morte suscite-t-il des actions de boycott ?
L'étiquetage soulève d'importants enjeux géopolitiques et éthiques liés à l'accès aux ressources. Des campagnes de boycott visent spécifiquement les marques produisant dans les colonies israéliennes. L'incident de décembre 2009, rapporté par des sources militantes, au cours duquel des produits de la marque Ahava d'une valeur estimée à 38 000 euros auraient été interceptés et détruits, illustre cette volonté de bloquer les marchandises perçues comme soutenant une exploitation illégitime, au profit d'initiatives économiques purement locales.
Conclusion : L'Éthique au-delà de l'Étiquette
Le parcours des soins issus de la mer Morte invite le secteur mondial de la beauté à repenser ses critères d'exigence et d'approvisionnement. Si l'industrie cosmétique s'est longuement concentrée sur la pureté des formules chimiques et l'empreinte écologique des produits, elle fait également face à la question de l'accès aux matières premières. Les mouvements valorisant la transparence pourraient intégrer les conditions d'accès aux terres et le contexte des zones de production. L'impact socio-économique direct sur les communautés productrices locales doit ainsi devenir un élément clé dans l'évaluation des ingrédients naturels.

